La propriété intellectuelle, c'est du vol
- Les Cavaliers Rouges

- 21 sept. 2025
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Dernière mise à jour : 29 déc. 2025

Il est étrange qu'on ait normalisé le fait de s'approprier une idée. Malgré tous les progrès sociaux et technologiques que l'humanité a connus, on pense encore que ces progrès ont été rendus possibles par des individus isolés, des héros-du-cerveau qui auraient eu le mérite d'avoir créé des idées à partir de rien.
C'est évidemment une fable, et il n'y a pas besoin de longues démonstrations pour le prouver. Peut-on citer ne serait-ce qu'une seule idée qui puisse exister indépendamment des autres ? Existe-t-il au moins une invention qui ne soit pas la version améliorée d'une autre ? Si on peut trouver mille arguments pour démontrer l'inexistence du mérite, on peut en trouver mille autres contre le mérite du penseur : aucun être humain sur Terre n'a eu une idée sans en avoir partagé d'autres avec ses semblables.
Socrate appelait ça la dialectique, Spinoza considérait le savoir comme "un bien communicable par excellence", et tous les philosophes ont bâti leurs cathédrales de pensée en confrontant les théories des autres. Qui a du mérite parmi les philosophes ? Il en va de même pour les scientifiques. Essayez de trouver de la pertinence dans les travaux d'Einstein en faisant comme si Newton ou Copernic n'avaient pas existé. Les prix Nobel ont ceci de paradoxal : récompenser des personnes qui produisent les travaux de leur vie sur ceux des autres. Pourquoi ne pas accorder à Ptolémée un prix à titre posthume pour son géocentrisme ? Sans lui, il n'y aurait pas eu une myriade de scientifiques déterminés à lui donner tort...
Et justement, tout devient plus clair à travers ce mot : "déterminé". Le mérite n'existe pas, parce que nous sommes tous déterminés. Nos actions ne naissent pas du néant qu'est notre prétendu libre arbitre, mais des causes qui agissent sur nous et dont les effets persistent jusqu'à ce que, nous-mêmes, nous produisions de nouveaux effets. Ainsi, on ne peut pas justifier le fait d'être l'unique créateur d'une idée si une infinité de choses, de personnes et d'autres idées ont amené nécessairement à la création de cette nouvelle idée. Il ne pouvait pas en être autrement... Alors où est le mérite dans la création ? Il serait d'ailleurs plus exact de parler de "transformation" plutôt que de "création", car rien ne se perd, rien ne se crée, et tout se transforme comme dit le proverbe. Nous ne faisons que déformer les idées des autres, et c'est ce qui fait qu'il y a progrès.

Bizarrement, aujourd'hui, on mobilise de moins en moins l'argument du mérite pour justifier la propriété intellectuelle. On préfère plutôt utiliser celui de l'innovation : la propriété intellectuelle permettrait de favoriser l'innovation dans la société. Comment ? Eh bien, l'argument s'arrête là. On ne sait pas comment, mais ce serait l'une des vertus magiques de la propriété intellectuelle.
Dans certains secteurs, l'argument devient un peu plus sérieux, par exemple dans l'industrie pharmaceutique. La propriété industrielle (l'une des branches du droit à la propriété intellectuelle) permettrait un meilleur contrôle des médicaments. On peut les tester et les modifier dans un cadre garanti par la propriété industrielle, ce qui empêche une circulation chaotique du produit, qui pourrait avoir des centaines de dérivés dont la plupart seraient inefficaces, voire dangereux. Ainsi, il y aurait une plus grande innovation permise par la propriété intellectuelle, si on imaginait que seuls les médicaments présentant de réelles avancées thérapeutiques étaient produits, puis mis sur le marché. Remarquons déjà que l'argument comporte une faille apparente d'un point de vue strictement logique : Pourquoi faudrait-il en passer par la propriété intellectuelle ? Un contrôle rigoureux des médicaments et de leur circulation n'est-il pas nécessaire peu importe le modèle de société que nous choisissons ? Avec ou sans propriété intellectuelle, on fera toujours preuve d'une incroyable vigilance quant à la qualité des médicaments en circulation dans le monde.
A minima, on pourrait imaginer que la propriété intellectuelle renforce et accélère l'innovation scientifique. Sauf que, dans les faits, le progrès dans l'industrie pharmaceutique bas de l'aile sous le capitalisme. Les industriels sortent des versions très légèrement différentes des mêmes médicaments, encore et encore, et parfois certains avec des effets secondaires dont on aimerait se passer. Marc-André Gagnon, docteur en sciences politiques et spécialiste de l'économie pharmaceutique, explique dans une étude de 2010 ("Les droits de propriété intellectuelle sont-ils un écueil pour la modernité industrielle ? - Le cas des brevets dans l'industrie pharmaceutique") qu'entre 1981 et 2008, environ 80% des nouveaux médicaments produits ne présentaient aucune avance thérapeutique. Concrètement, c'était des dérivés de médicaments déjà existants. Que vient faire la propriété intellectuelle dans tout ça ? Pas grand-chose, à part garantir le monopole des entreprises sur de très nombreux médicaments.
La propriété intellectuelle n'engendre que l'enrichissement des propriétaires. Les entreprises pharmaceutiques n'ont pas refusé de lever les brevets des vaccins pour le Covid-19 simplement par prudence épistémique, mais seulement parce que si on commence à le faire pour un médicament, l'existence même de la propriété intellectuelle serait mise en péril.
Dans l'art, on constate que la propriété intellectuelle ne "protège" pas les oeuvres, mais plutôt les artistes. Il n'y a rien de nécessaire au fait de demander des droits d'auteur, une rémunération sonnante et trébuchante, à quelqu'un qui montre ou utilise un bout de votre oeuvre. C'est simplement une histoire de rentabilité, de capitalisation. L'oeuvre n'en est ni plus belle ni plus durable après la transaction. Par ailleurs, il est intéressant de noter qu'il est légalement interdit de "désacraliser" une oeuvre, toujours au nom de la propriété intellectuelle. Et cela concerne toutes les oeuvres, y compris celles dans le domaine public. Cela signifie qu'on ne peut pas réécrire mot pour mot "Les Chiens de Baskerville" de Conan Doyle en changeant seulement une chose, comme le nom de Sherlock Holmes en "Patrick Balkany" (du moins vous pouvez essayer, mais on peut porter plainte contre vous si ça se sait trop...). Qu'est-ce que cela dit de l'art, soumis à des textes de loi, des noms, aux amendes et à la censure ?
La parodie est autorisée, mais pas la désacralisation, et ce au nom de la sainte propriété intellectuelle. Est-ce que c'est ça "protéger" une oeuvre ? Mais protéger de quoi ? De l'expérimentation artistique ? Du renouveau ? Du détournement ? De la folie créatrice ? Très certainement, mais il est difficile de voir en quoi c'est une bonne chose...
La propriété intellectuelle est un concept circulaire : elle s'auto-justifie, intellectuellement, à travers le concept de propriété. John Locke était un grand défenseur de la propriété intellectuelle, et même un amoureux de la propriété tout court. Si le créateur est propriétaire de sa création, c'est parce que selon Locke, l'être humain est toujours propriétaire de son propre corps, et que la création est une extension du corps. Et à première vue, on pourrait n'avoir rien à redire à cette affirmation. Mon corps n'appartient pas à quelqu'un d'autre, alors il serait logique que j'en sois le propriétaire, et qu'en tant que propriétaire, je puisse en disposer comme je veux. Mais c'est là que les problèmes émergent. Est-ce que cela signifie que je peux me vendre en tant qu'esclave ? Est-ce que je peux me prostituer ? Est-ce que je peux accepter n'importe quel contrat qui me forcerait à vendre ma force de travail ?
On l'aura compris, se dire propriétaire de son propre corps implique aussi un droit à l'auto-destruction, sans qu'on puisse nous juger, ce qui n'est aucunement souhaitable, quelle que soit la société dans laquelle on vit. Et on voit difficilement d'où proviendrait ce droit... Quel est le rapport entre les affirmations "je suis mon corps" et "je fais ce que je veux" ? Car si la première est toujours vraie, rien ne fonde la seconde. On ne fait pas ce qu'on veut, rappelons-le : on est déterminé.
Un effet ne naît jamais sans cause, et nous ne pouvons pas choisir celles qui nous mettent en mouvement. Il en va de même pour notre rapport à la création. Si je peux affirmer qu'en tant que créateur, je suis l'une des causes de ma création, je dois non seulement admettre que je ne suis pas sa seule cause, mais en plus que cette création est à la fois cause et effet : elle a une origine, le créateur, mais elle produit maintenant des représentations, des effets dans l'esprit de ceux qui les contemplent. Or, même en admettant que je puisse connaître la grande majorité des causes qui ont fait que j'ai créé mon oeuvre (ce qui serait déjà exceptionnel), je ne pourrai jamais connaître à l'avance les effets qu'elle aura sur les spectateurs. Nous n'avons pas de contrôle sur la manière dont l'oeuvre sera reçue, et c'est justement l'une des raisons de faire de l'art, à savoir créer de nouvelles possibilités. On a là un autre argument en faveur de l'abolition de la propriété intellectuelle : si on veut faire en sorte que notre oeuvre soit la meilleure source d'inspiration possible, le mieux est de la lâcher dans la nature, de ne plus la voir comme une extension de nous même mais comme une expression artistique dont n'importe qui peut s'emparer. Il faut redonner vie à l'art, le sortir de la fange.
Pourquoi l'artiste crée-t-il alors, s'il sait que son oeuvre sera interprétée et, dès lors, déformée ? Agirait-il par altruisme, en donnant aux autres tout en se dépossédant perpétuellement ? C'est une question épineuse mais qui n'est pas sans réponse. L'artiste ne crée pas par ego, par fierté, mais par nécessité. De la même manière qu'il ne peut pas s'auto-hypnotiser pour oublier ce qu'il croit être vrai, l'artiste ne peut pas non plus faire abstraction des déterminations internes qui le travaillent, et qui le travaillent encore et encore jusqu'à ce qu'il prenne enfin un pinceau ou une guitare en mains. Cela ne relève pas vraiment de la pulsion animale, mais plutôt du désir qui nous met tous en mouvement dans l'existence. Un désir à la fois conscient et inconscient, une force motrice qui a des causes déterminées, et qui n'attend que de produire des effets : l'oeuvre d'art.
Bien sûr que l'oeuvre aura toujours un artiste à laquelle se rattacher. Il n'y a pas d'art sans artistes, c'est une évidence, le point de vue d'un tel ne sera jamais celui d'un autre. Mais il y a une différence majeure entre dire "cette oeuvre n'aurait pas pu voir le jour sans mon expérience individuelle" et "cette oeuvre est une partie de moi". Les oeuvres ne sont pas des extensions, des parties, des morceaux de vie. Ce sont des expressions. Et en tant qu'expressions, elles sont des signes qui ne demandent qu'à être signifiés. Il est totalement absurde d'imaginer qu'une oeuvre puisse atteindre son plein potentiel en restant bridée par des droits d'auteur. Ainsi, la libérer, c'est lui permettre d'évoluer, de mieux prendre racine dans les esprits. Mais la libération de l'art ne peut se faire que si l'artiste cesse d'être son maître, son propriétaire. Ou l'artiste crée en servant l'art, ou il faut lui refuser le nom d'artiste.
"L’art n’est pas déterminé par la finalité de ce que nous faisons mais par ses qualités intrinsèques, les qualités que lui a conférées l’artiste; et le plaisir de l’art vient de l’acte de créer, et secondairement et de manière motivante, de l’acte mental de le recréer par la contemplation. Ce que je veux empêcher, c’est toute conception étroite soit de l’artiste ou du travail artistique. Tout être humain est potentiellement un artiste, et cette potentialité est d’une importance sociale considérable."
Herbert Read, Liberty and Freedom (1943)
Par "art", nous n'entendons pas une idée abstraite qu'il faudrait vénérer, sacraliser. De nombreux philosophes ont essayé de le penser comme tel, et se sont ridiculisés face aux artistes qui ont vu dans ces philosophies de l'art un réductionnisme de la pratique artistique, de son histoire et de sa complexité. L'art est avant tout un ensemble de pratiques, et en tant qu'il est possible de participer à l'accroissement de cet ensemble en y apportant ses propres oeuvres, sa propre expérience, il faut dire que l'art est par définition un bien commun. Il est à l'image de la pensée, qui ne se construit que dans un réseau d'idées. L'art est un maillage d'expériences singulières, d'expressions particulières, d'individualités qui forment un tout homogène en tant qu'ensemble de pratiques. Toute privation du même type que la propriété intellectuelle, et plus largement tout ce qui vient contraindre la potentialité d'être un artiste, doit être détruite pour ainsi offrir à l'être humain une raison de vivre supplémentaire.

Certains répondront que c'est faire abstraction du fait que des artistes, aujourd'hui, vivent de leur art, et que mettre fin à la propriété intellectuelle serait comme ouvrir les portes de l'enfer. Un enfer de copies et d'imitations, dont nous avons déjà un aperçu avec la prolifération de l'I.A. À cela il faut répondre que le crime n'est pas de voler la propriété intellectuelle aux artistes. Le vrai vol, c'est la propriété intellectuelle. Nous sommes tous dépossédés d'un art que nous ne connaîtrons jamais, à cause d'un manque de temps et de moyens, parce que l'art a un prix à payer.
Voilà le véritable crime.
Le problème est assez similaire à celui que rencontre le mouvement révolutionnaire face au salariat : Faut-il militer pour des réformes qui vont améliorer la situation des salariés, au prix de préserver le salariat dans sa substance ? Ou faut-il le combattre de front, par la face nord, en créant dès aujourd'hui des alternatives ? Nous savons qu'avec la première approche, les inégalités persistent, et qu'avec la seconde, un nouveau monde est réellement possible. Garantir la rémunération des artistes, c'est peut-être repousser le moment de la misère humaine de quelques jours, mais ce n'est pas révolutionnaire. Il ne faut pas attendre le Grand soir pour réaliser un art libre, il faut le réaliser maintenant, ou il n'adviendra jamais.
L'artiste, en tant qu'artiste, n'a de comptes à rendre qu'à l'art et rien d'autre. Tous les dispositifs qui l'empêcheraient d'accomplir sa mission sont à abolir. Car plus largement, il faudrait rendre impossible la marchandisation de l'art. On pourrait penser qu'il y aurait une alternative pour que l'art soit accessible et l'artiste rémunéré, à savoir un salaire versé à l'artiste par l'État. Mais c'est un mirage, une fausse bonne idée, et voici pourquoi.
D'un point de vue économique, pourquoi l'artiste aurait un traitement de faveur parmi tous ceux qui produisent des biens essentiels à la vie humaine, biens qu'il serait immoral de marchandiser ? Il n'y a pas que les oeuvres d'art : les médicaments cités plus tôt, la nourriture, les vêtements, les transports... Si tout cela est bien nécessaire à la vie, c'est l'existence même de la monnaie qu'il faut remettre en cause ! D'autre part, il est certain qu'un artiste payé par l'État n'aurait pas les mêmes choses à dire qu'un artiste libre. Les risques de l'émergence d'une nouvelle fausse homogénéité de l'art comme "art officiel", et donc d'une nouvelle définition bourgeoise du "beau", ne sont pas des risques à prendre à la légère. Non, si on se penche sérieusement sur la question, on ne peut qu'arriver à la conclusion qu'un art véritablement libre n'est possible que dans une société sans monnaie et sans État.
Si on ne peut pas abolir la propriété intellectuelle sans abolir le concept même de propriété, et donc changer totalement de société, on comprend que cette sangsue nous collera à la peau pour encore un long moment. On peut toutefois ridiculiser l'idée de propriété intellectuelle. Il faut travailler à la rendre méprisable, repoussante et montrer son absurdité dès qu'on en a l'occasion. Chaques royalties qui vont dans la poche d'un artiste (ou d'un producteur, encore plus étranger à l'oeuvre d'art que l'artiste) est une défaite de plus pour l'art, et pour l'humanité toute entière. Nous échouons chaque jour à créer sans nuire à autrui.
Mettre un point final à la propriété intellectuelle, voilà la mission de chaque amoureux de l'art.




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