L'État-parasite
- Les Cavaliers Rouges

- 31 juil. 2025
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Dernière mise à jour : il y a 4 jours

L’État est un parasite qui ponctionne la vie du corps social. Si cette thèse peut paraître simpliste ou faussement profonde, elle me paraît plutôt éclatante de vérité. Le rapport qu’entretient l’État avec le peuple, le corps social, ses sujets, est en effet très similaire à celui qu’entretient un champignon parasite, nommé "Ophiocordyceps unilateralis", avec ses hôtes que sont les fourmis.
Ce parasite au nom interminable est un véritable fléau pour ces petites ouvrières, qui les asservit d’une manière cruelle. Durant ses nombreuses expéditions dans la nature, la fourmi peut être exposée aux spores de ce champignon, qui s’insinuent dans les moindres parties de son corps, la transformant en une fourmi zombifiée au service de la reproduction du fongique. La fourmi zombifiée ne sert plus les intérêts de ses semblables, de la reine ou de la colonie. Elle ne vit que pour le cordyceps. Les deux paraissent indissociables, il n’y a plus qu’une seule volonté, une seule entité indivisible. Là où va la fourmi va le champignon, et inversement. Les blessures du champignon sont aussi celles de la fourmi. Et si on voulait libérer la fourmi de la tyrannie, il n’y aurait pas d’autre choix que de la tuer.
Après qu’un stipe, un pied de champignon, a poussé sur la tête de la fourmi, celle-ci sera amenée à grimper une tige – un brin d’herbe, une fleur, une branche – pour permettre au fongique nouvellement développé de répandre ses spores aux quatre vents, et ainsi infecter de nouvelles fourmis.
Pourquoi le récit de cette horrible expérience, qui nous rappelle au passage que la nature n’est pas toujours ce monde insouciant que l’on se représente habituellement ? Pour dresser un parallèle qui, à mon sens, doit être examiné avec beaucoup d’attention.
Et si l’État se comportait de la même manière ? Peut-on distinguer l’individu de tous les jours et le citoyen étatisé, toujours disposé à agir selon la loi de l’État ?
Faisons rapidement une reconstitution théorique de l’avènement de l’État pour vérifier cela.
Qu’est-ce que la politique, si ce n’est le produit d’un corps social ? Personne ne peut nier que le social précède la politique, que ce soit d’un point de vue historique ou d’un point de vue logique. D’un point de vue historique, au commencement était le jeu, comme l'affirmait l’anthropologue Huizinga dans Homo Ludens. Le jeu, pris dans un sens très général, a donné suite à la culture : l’art, la technique, les premiers outils, les premières institutions. Ces pratiques humaines sont d’abord sociales avant d’être politiques.
Très vite, après la culture, on se demande : "Qui doit faire usage de ces outils ? Comment ? Qui produit quoi ?" La politique, c’est l’organisation générale de la production, de la répartition des ressources, de la résolution des conflits, et l’articulation des différentes institutions entre elles ("Institutions" a ici un sens très général) . Il y a politique dès lors qu’il y a une entente entre plusieurs individus pour se faire à manger, pour gérer les écoles, pour dire quel Dieu il faut prier, qui on doit taper, etc. Bref, pour régler et anticiper les problèmes.
Il convient ici de rappeler que "politique" et "État" ne sont pas synonymes. Dans les sociétés décrites par Marcel Mauss, Pierre Clastres, David Graeber ou encore James C. Scott, nous constatons l’absence d’État, mais la présence du politique, c’est-à-dire d'une organisation sociale de la production matérielle. Les membres de ces sociétés premières sont des individus politiques, mais non étatisés.
Il n’y a pas le moindre doute à ce sujet : si la grande majorité des sociétés humaines ont été des sociétés hiérarchisées, il a existé et existe aujourd’hui des sociétés sans État. Bien que ce point mérite plus d’approfondissements, il n’est pas l’objet de ce texte. Tant que ce fait ne sera pas remis en cause, je le considérerai comme assez vrai pour fonder la suite de mon développement.
Si donc politique et étatisme ne sont pas synonymes, qu’on peut vivre sans chef, alors pourquoi l’État ? L’un des premiers à avoir remis en cause l’existence du pouvoir étatique était La Boétie. Il disait qu’il y avait trois types de tyran : le tyran qui prend le pouvoir par la force, celui qui prend le pouvoir par droit du sang, et celui enfin qui est choisi par le peuple.
Comme l’État qu’ils incarnent, ces trois tyrans ne recherchent qu’une chose en dernière fin : fonder leur légitimité. Cette légitimité est recherchée pour obtenir l’obéissance des individus, des dominés. Et cette obéissance, à son tour, renforce la légitimité de la domination, qui n’est jamais perçue comme telle. C’est ce que La Boétie appelait la "servitude volontaire", mais ce terme, déjà problématique à l’époque où il a émergé, me semble être obsolète pour la raison que je vais donner tout de suite.
Si on nous présente une chose comme étant bonne, et que nous la reconnaissons vraiment comme telle, nous la désirons automatiquement. Si donc l’État est présenté comme bon, et qu’on le reconnaît comme tel, nous le désirons aussi. Mais comment pourrions-nous juger bon un corps politique qui nous pille et nous matraque ? Les sujets subissant une telle oppression ne se révoltent pas, mais par peur, ou par accoutumance ? Ce que j’essaye de dire, c’est que “servitude volontaire” est une expression qui présuppose la supériorité de la volonté sur d'autres de nos facultés (la raison, l'imagination, etc.). Or, la volonté n’est rien d’autre que l’expression de notre rationalité, ce qui fait que l'obéissance n'a rien de proprement volontaire. En d'autres termes, le citoyen zombifié ne se voit jamais comme "serviteur" de l'État.
C’est par la simple présence de l’État dans nos vies que nous tolérons sa présence, et que nous finissons par l’apprécier, ou du moins l’aimer, certaines de ses parties (les hommes politiques, les services publics, etc.). De la même manière qu’il n’y a aucune raison logique de faire des enfants, mais que nous nous reproduisons juste parce que « ça se fait, c’est normal », il n’est pas non plus logique d’être étatiste. Il n’est pas logique d’aimer la matraque. Mais parce que l’idée même de se révolter nous semble absolument inacceptable, parce que nous ne pouvons concevoir un futur sans État, et parce que le fait de se choisir des maîtres nous semble naturel, nous restons passifs. La cause de l’inaction, c’est l’inaction. En d’autres termes, ce n’est pas parce que l’État a de réelles qualités positives que nous l’aimons, qu’il y aurait des raisons rationnelles de désirer l’État, mais parce que nous ne connaissons rien de meilleur que l’État. L’État est là parce qu’il est. Il ne dit rien de plus que “ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît”, pour reprendre une formule de Guy Debord.
Nous voulons l’État parce que nous pensons qu’il est la meilleure chose qui nous soit arrivée. Il faut se persuader que l'État n'est pas indispensable, et qu'il peut y avoir autre chose à sa place. La "contre-accoutumance" qu'il faut mettre en place, soit une attitude hostile envers l'État, doit se former à partir d'un sentiment positif envers l'idée d'une société libérée de la domination étatique. Cette contre-accoutumance, c'est un déparasitage, une cure.
Voici maintenant trois points, trois caractéristiques de notre État-parasite qu'il convient d'identifier afin d'entamer une cure efficace.
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Premier point : comme le cordyceps contrôle la fourmi dans ses moindres faits et gestes, l’État domine entièrement le citoyen. En effet, il serait insuffisant de dire que l’État a seulement du "pouvoir" sur les citoyens.
Les jeux de pouvoir sont monnaie courante, et sont déjà présents au sein du corps social. Un service rendu ? Jeu de pouvoir, car le service rendu à la personne aidée crée en elle un sentiment de dette, et de là, celui qui lui a rendu ce service entretient une certaine ascendance sur elle, tant que cette dette n’est pas payée. Une simple discussion ? Là aussi, jeu de pouvoir. On laisse parler l’autre personne, on l’écoute, on est temporairement en état de « soumission » pour ensuite avoir la parole, et reproduire ce que l’on a subi. Et ces jeux de pouvoir sont nécessaires à la vie en société. Il serait absurde de complètement ignorer les services rendus, et de parler en même temps que l’autre. Bref, le pouvoir est au fondement du social. On pourrait d’ailleurs remettre en question le crédo anarchiste, attribué à Proudhon, qui dit que l’anarchie est "l’ordre sans le pouvoir". Il faudrait dire au contraire que le pouvoir est bien présent, et qu'il le sera toujours. L’anarchie, c’est plutôt le "pouvoir sans la domination".
La domination, en effet, n’a rien de nécessaire. Où est la limite entre "pouvoir" et "domination" ? Elle se situe dans la possibilité réelle d’inverser les rapports de pouvoir, soit la possibilité de reprendre le dessus. Plus que cela, le pouvoir n'est pas situé, il est diffus et toujours en mouvement. Par exemple, lors de certains débats, il est d'usage de faire passer un "totem de la parole", qui tant qu'il est dans les mains d'une personne, donne à cette personne la possibilité d'exprimer ses idées sans être interrompue. Un totem de la parole est fait pour être transmis. Si on imaginait un débat où le totem de la parole restait entre les mains de la même personne du début à la fin, alors le totem, tout comme le débat, n'aurait aucune raison d'être. Et il est fort à parier que les autres qui écouteraient le tyran du totem n'accorderaient aucun crédit à son discours, en tant que sa prise de parole serait jugée illégitime. Ce tyran est un dominant. Le pouvoir ne peut pas lui être repris, sauf par la force. Il pourrait prétendre redonner le pouvoir en passant le totem à des personnes proches de lui, ses ministres, qui ne feraient que répéter ses propres mots. Il resterait un dominant, et ses ministres participeraient à cette domination. En clair, si le pouvoir est toujours horizontal, au sens où il est une chose qui transite de relais en relais, la domination est en revanche toujours verticale, car le dominant se croît arbitrairement au-dessus de ces jeux de pouvoir.

Le pouvoir appartient donc à une société d'individus qui se considèrent comme égaux, qui pensent, qui communiquent. Pour que l'État puisse se réaliser, il doit partir du principe que cette égalité n'existe pas, qu'elle est une erreur, et que l'individu est un automate que l'on doit bien régler. Si un citoyen peut désobéir à la loi, c’est que l’État a mal fait son travail. Si l’exception persiste, elle doit être détruite par l’État. L’individualité, ou du moins la vertu de l’individualité, ne peut pas exister aux yeux de l’État. Il n'y a que la totalité, ou la tendance à la totalité. Claude Lefort disait que le totalitarisme, c'était la proclamation d'un peuple "un", d'une unité totale et harmonieuse dont l'État serait le garant. Cette unité n'a rien d'harmonieuse, en tant qu'elle est la négation du pouvoir. Pour le cordyceps, la fourmi n’est pas une personne, elle n'est qu'un véhicule, un réceptacle sans âme. Elle utilise ses pattes pour marcher, tout en lui faisant croire qu'elle se déplace librement.
On pourrait alors objecter que la domination n’a jamais existé au sens strict, puisqu’elle ne s’est jamais établie pour l’éternité, sur l’intégralité de la planète. Il y a toujours des résistances, même dans les États les plus totalitaires. Et c'est vrai, mais cela ne signifie pas que la domination n'existe pas. Cela montre plutôt que si la domination se donne pour objectif de prendre possession de chaque partie du corps social, et qu'elle n'a jamais réussi, c'est peut-être parce que c'est un objectif impossible à atteindre. Pour qu'il y ait des fourmis zombifiées, il faut d'abord qu'il y ait des fourmis libres, autonomes. Il y a un exemple de phénomène social qui illustre parfaitement l'absurdité de la domination : la concurrence.
Imaginons qu'on dise à un groupe d'athlètes "gagnez la course par tous les moyens possibles, tout est permis avant et pendant la course". Certains vont peut-être s'entraîner à la course pour devenir les plus rapides, ce serait normal. Mais d'autres pourraient se dire "si je veux être sûr de gagner, je peux faire en sorte d'être le seul à participer". Et c'est là qu'on voit que la domination n'a pas de sens, et qu'elle mène toujours à sa propre négation. Le meilleur moyen de gagner le jeu de la concurrence, c’est de supprimer ses concurrents. Ainsi la concurrence disparaît. Il en va de même pour le dominant : si personne ne pouvait lui résister, il ne dominerait personne. Comme Robinson Crusoé qui doit avoir son Vendredi pour être vu comme le maître de son île, le dominant doit assujettir des individus libres pour donner un sens à sa domination. Il faut qu’il fasse croire qu’il est le seul à « posséder le pouvoir » (sachant que le pouvoir ne se possède pas, comme nous l'avons expliqué plus tôt).
Le cordyceps procède de la même manière. Puisqu'il ne permet pas la reproduction des fourmis qu'il contrôle, il a besoin de s'attaquer à des fourmis "libres", vivant dans une communauté non dominée.
La domination n’est donc pas seulement non-nécessaire : elle est vouée à mourir, d’une manière ou d’une autre, du fait qu’elle se donne un objectif impossible à atteindre, et qu'elle détruit à petit feu ce qu'elle est censée dominer.
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Second point : alors que l'État se voit renforcé en existant à travers l'individu, pour ce dernier, c'est tout le contraire. L'État dépossède l'individu. Il ne voit dans l'individu que le moyen de sa reproduction.
Pour revenir à nos fourmis, il a été établi au préalable que la fourmi zombifiée et le cordyceps ne pouvaient être distingués. Si l’un meurt, l’autre aussi (au sens où si c'est le cordyceps qui meurt, il n'y a plus de "fourmi zombifiée", mais seulement une fourmi). J’aimerais ici rajouter un point qui n’est pas négligeable : le champignon offre une protection à la fourmi. Pour s’assurer que la fourmi ne tombe pas malade, ce qui serait nuisible aux deux, le cordyceps produit des agents antibactériens. Ainsi, si on allait trop vite dans l’analyse, on dirait que leur relation est symbiotique, qu’elle profite à l’un comme à l’autre. Ce serait oublier un fait important : La fourmi n’a jamais eu besoin du champignon pour vivre sa vie. Elle vivait avec sa colonie, elle avait sa routine, ses fins, et si cette vie n’était pas parfaite, elle fut détournée par la mauvaise rencontre avec le fongique, et raccourcie dangereusement. De par cet état de fait, la relation est bien parasitaire, profitable au fongique et nuisible à la fourmi, et non symbiotique.
Notre fourmi, si elle a conscience du processus de zombification, pourrait très bien se dire « après tout, le cordyceps me permet de ne pas tomber malade… c’est avantageux pour moi ! ».
Et en effet, l’État français nous a accordé la sécurité sociale. Est-ce qu’il y a de quoi sauter de joie, en sachant que ce n’était assurément pas par altruisme ? Les médicaments ne sont certainement pas des cadeaux des dominants. Ce n’est ni en ayant demandé gentiment, ni en priant qu’on a acquis le droit de se soigner gratuitement (et encore, il faut quand même payer). C’est par la lutte sociale. Ces acquis sont en fait des conquêtes. Soit l’État se voit contraint, soit il a peur, et se voit donc obligé de lâcher quelques miettes pour éviter l’insurrection. Dans le cas de la relation cordyceps-fourmi, il est toujours dans l’intérêt du cordyceps de protéger la fourmi. La fourmi, elle, protège malgré elle le cordyceps. Dans la relation entre le corps social et le corps politique actuel, l’étatisme, c’est le corps social qui est l’hôte, il protège l’État malgré lui. L’État se nourrit des avantages produits par le corps social, essentiellement sa main-d’œuvre et les ressources qu’il engendre. Mais quand le corps social tombe malade, l’État doit le soigner, même si ça lui coûte, parce qu’il n’y pas d’État sans corps social.
Il y a cependant une différence essentielle que j’ai tu jusque-là entre l’État et le cordyceps. Le fongique, lui, vient de l’extérieur. L’État est, comme expliqué plus tôt, le produit du corps social, en tant que modalité du corps politique. Cette différence est d'une importance cruciale, car elle nous permet d’entrevoir le moyen de sortir de la domination. En termes simples : si l’État est construit par le corps social, alors il peut aussi être déconstruit par lui. Et cette déconstruction de l’État implique de créer une nouvelle modalité du corps politique, qui doit nécessairement être anarchiste, ou anarcho-communiste, et ce afin d’éviter le retour de l’État. Ce n’est qu’à travers une organisation décentralisée, purement démocratique, qu’il n’y aura plus de tête mal-pensante au-dessus d’un corps naturellement autonome, et que les moyens nécessaires à notre reproduction nous appartiendront pour de bon.
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Le troisième point concerne la guerre. Dans la mesure où il n’y a eu quasiment que des guerres d’État (les exceptions pouvant se compter sur les doigts de la main), il faut dire que l’État, et ce quelle que soit sa couleur politique, est toujours impérialiste en germes et en aspiration. Que fait le cordyceps quand il a infecté une fourmi ? Il infecte d’autres fourmis, puis encore d’autres, et ce à l'infini. Il n’y a jamais assez de spores, jamais assez de représentants fongiques dans le monde. L’État se comporte de la même manière, c’est un organisme qui cherche toujours à étendre son "espace vital", à conquérir par tous les moyens. Et de moyens, il n’en manque pas : marchandises, armées, universités et écoles, usines et entreprises ; c’est comme si le monde avait fait toutes les offrandes possibles à l’État. Aucun des champs de la société n’est épargné, tous sont produits ou coproduits par l’État.
Les lois, l’armée, et l’économie sont les gardiens de son temple, et donc du nôtre. Mais pour nous protéger de qui ? Il n’y a jamais eu de guerres hors de l’État. La domination est à la racine de la violence à grande échelle. Clausewitz affirmait à juste titre que "la guerre n’est que la continuation de la politique par d'autres moyens". Il aurait fallu rajouter "de la politique telle qu’on l’a toujours connue", car la politique s’est historiquement confondue avec l’État. La politique au sens où l’entend Clausewitz est en effet la politique gouvernementale, c’est-à-dire l’échiquier sur lequel s’affrontent les États du monde entier. Ainsi quand l’État nous protège des autres États, toujours en prétextant défendre le peuple, même quand il est l’agresseur direct, il faut souligner toute l’absurdité de cette histoire. Il serait tout aussi logique d’affirmer que, pour que la fourmi soit protégée des parasites, elle ait d’abord besoin de se faire parasiter. Soit nous détruisons tous les États-parasites, soit nous vivons avec eux pour toujours, mais il n’existe pas d’État-parasite vertueux en tant que tel.
Cette soif de conquête a bien sûr déjà été identifiée par de nombreux penseurs. Les mouvements et intellectuels révolutionnaires l’ont appelé « impérialisme ». Si cette notion peut encore être utile à décrire le réel, elle doit cependant se rapporter à l’ensemble des États. Pas seulement à ceux qui ont déjà les moyens de s’étendre, comme la Chine ou les États-Unis. La guerre n’est pas seulement l’apanage des superpuissances. Chaque État cherche à conquérir, il n’y a aucune exception possible. Si vous donnez des missiles et des sous-marins à une entité qui en demande pour assouvir sa domination, sous prétexte de s'armer pour "garantir la paix", ne vous étonnez pas qu’il en fasse usage un jour.
On pourrait supposer, comme Hobbes et d’autres l’ont fait, que l’État apporte au contraire la sécurité, et que sans l’État, ce serait la guerre sociale (non pas « civile », puisque la citoyenneté présuppose une cité, une vie politique, et que selon eux la politique se réduit à l'État). Mais il manque quelque chose à cette théorie : Des preuves empiriques. Quelles sont les guerres les plus violentes, les plus meurtrières que l’humanité ait connues ? Certainement pas des guerres tribales, mais bien des guerres d’État. Qui possède l’arme nucléaire ? L’État, ou des communautés d’individus, émancipées de la domination ? L’histoire nous montre que l’État n’a jamais été autre chose qu’un appareil guerrier. Une communauté vivant selon la raison et non sous la domination n’aurait jamais l’idée de menacer la communauté voisine avec des armes de destruction massive, tout simplement parce qu’elle n’aurait aucun intérêt logique ou matériel à le faire. Donc, si nous partons du principe qu’il est hautement improbable qu’une guerre à grande échelle puisse advenir entre de petites sociétés entièrement démocratiques, c’est-à-dire des sociétés anarchistes, alors il faut en conclure qu'une totale décentralisation politique est la seule garantie de la paix.
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Je conclurai en donnant ce qui me semble être trois grands principes qui doivent être respectés par l’ensemble du mouvement révolutionnaire, s’il veut un jour détruire la domination pour de bon.
1 – Chaque individu doit prendre conscience du fait que « prendre conscience » ne suffit pas. La fourmi peut très bien passer l’intégralité de sa vie à se répéter qu’elle est zombifiée, mais à la fin, elle contaminera quand même ses congénères avec le poison qui l’a tuée. Il ne suffit pas d’identifier le mal pour l’abattre, il faut en tirer toutes les conclusions nécessaires pour nous mener à un remède. Quel remède ? L’action. Agir avec conscience est la seule échappatoire. Dénoncer sans agir, c’est tout simplement respecter le statu quo. C’est reproduire la domination, et le faire consciemment ne rend pas la chose moins grave. Mais il ne faut pas se culpabiliser individuellement. Des débuts de l’État jusqu’à aujourd’hui, la responsabilité est indéniablement collective. C’est la totalité du corps social qui a créé son propre ennemi, et non des corps isolés. Il faut alors faire le contraire de ce que l'on a fait jusqu’à présent : au lieu d’en appeler à la prise de conscience individuelle, de responsabiliser à tout bout de champ, organisons une pratique collective et montrons ses vertus. Créons des groupes, toujours plus de groupes. Proliférons en milliers de petites cellules anarchistes. Plus l’action révolutionnaire est organisée collectivement, plus elle est efficace. Le nombre a toujours été notre force.
2 – Il faut redonner à César ce qui est à César : Les secteurs de la vie (économiques, scientifiques, militaires, culturels, etc.) doivent être repris des mains de l’État. Le corps étatique doit laisser place au corps communiste, aussi appelé corps anarchiste, qui est au fond le même. Concrètement, il faut produire des biens et des services hors de l’influence de l’État. La lutte contre l’État rejoint alors en toute évidence la lutte contre le capitalisme. Si donc on se demande « agir, certes, mais comment ? », voilà un début de réponse. Il faut produire de façon autogestionnaire et responsable, rationnellement, c'est-à-dire en connaissant les besoins pour répondre aux besoins. Sans une praxis autogestionnaire, l’émancipation de l’individu ne sera jamais réalisée.
3 - La paix sera totale si et seulement si l’État disparaît. Tout mouvement pacifiste doit également être révolutionnaire, sinon il n’est pas vraiment pacifiste. Car nous sommes tous d’accord pour dire que la guerre, ça dégage. Plus de morts, plus de victimes, plus de souffrance. Il s’agit sûrement d’un des rares points d’accord entre toutes les sociétés humaines. Mais paradoxalement, toutes les sociétés humaines se donnent les moyens de faire la guerre, ces moyens étant l’arsenal étatique. Si nous voulons mettre fin à la tendance impérialiste inhérente à chaque État, il n’y a pas d’autre moyen que de bazarder non seulement l’État, mais également toutes les autres structures de domination, comme l’Église ou le patriarcat. La domination amène la guerre, et si la domination n’est pas une fatalité, la guerre non plus.
En suivant un horizon dessiné par ces trois principes, nous serons peut-être un jour libérés de l’État, ainsi que de toutes autres formes de parasites.






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