L'antisystémisme : Pascal Praud contre le "Système"
- Les Cavaliers Rouges

- 29 nov. 2025
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Dernière mise à jour : 3 déc. 2025
I) Les élucubrations de Pascal

Oui, on va parler de Pascal Praud. Il est frappant de voir que les premières lignes de son article sur le Système sont consacrées non pas à des structures, à des mécanismes de pouvoir ou à des institutions, mais à des individus isolés. Des "personnalités, etc.". Du moins, isolés en apparence, mais réunis par le Système.
(Important : nous écrirons "Système" avec une majuscule pour désigner avec ironie le mirage abstrait, la fabulation des fameux antisystèmes. Il ne s'agit pas de prendre le mot au sérieux, mais bien d'en montrer le ridicule.)
C'est un élément caractéristique de la pensée de droite de considérer que les problèmes viennent toujours des individus, et non des structures. La misère dans le monde ? C'est à cause des ouvriers qui ne travaillent pas assez, assurément par flemme. La guerre ? Seulement la folie de certains dirigeants ; si un autre avait été au pouvoir, ça aurait été différent. La dépression ? Une question de motivation, on ne peut s'en prendre qu'à soi même quand on est triste, puisque les personnes heureuses ont créé leur propre bonheur. Il n'est donc pas si étonnant de constater que quand Pascal Praud exige de lui-même une théorie d'un Système totalisant, il pense en fait des groupes d'individus fantasmés. Des fantômes de gauche qui hantent la droite.

Il est important de souligner deux choses. En plus de ne voir que des individus, Pascal Praud ne voit surtout que des individus essentialisés. Ils ne changent pas, ils viennent de nulle part, la nature les a posé là. Des gens qui ne changent pas, qui sont comme ça parce qu'ils sont comme ça. Il n'y a pas à chercher plus loin. L'essentialisation, ça aussi c'est de droite.
Ensuite, il y a la "répétition des drames". Il faut dire qu'en tant que journaliste, Pascal en commente beaucoup, des drames.
Mais quel est le rapport entre le Système et les faits divers ? Comment est-on passé des individus égocentriques qui réécrivent l'histoire aux musulmans ?
Décidément, il y a beaucoup de choses dans ce Système. Il faudrait être masochiste pour essayer de donner du sens à cette bouillie complotiste, mais retenons seulement que Pascal tente, de manière pathétique, d'associer le combat contre l'islamophobie à une propagande du grand méchant Système.
À la fin, c'est l'apothéose de sa réflexion :

Le Système en quelques mots : les musulmans, les journalistes (sauf Pascal Praud), la pensée Mai 68, la psychiatrie, les bobos et Robespierre. On l'aura compris, Pascal s'énerve ici contre l'idée qu'il se fait de la gauche. Étonamment, il n'a pas nommé les wokistes et les queers... Il faudrait peut-être lui demander d'écrire un autre article pour compléter sa grande critique du Système.
II) L'antisystémisme, ou le marécage des apparences
Maintenant qu’on a bien ri, il est temps de revenir un peu plus sérieusement sur l’antisystémisme. Praud n'est pas le premier à dénoncer "Le Système" : Éric Zemmour, Marine Le Pen, Philippe Poutou, Alain Soral, Jean-Luc Mélenchon, Dieudonné, Emmanuel Macron ou encore François Ruffin, ont été vus, ou se sont considérés eux-mêmes comme des antisystèmes. Bien sûr, ils ont tout intérêt à se définir comme tel. Personne ne voudrait soutenir quelqu’un qui défendrait le Système que tout le monde déteste. Et on notera que l'antisystémisme n'est pas aux mains d'un camp particulier : vous pouvez être le plus grand sioniste ou l'antisémite le plus connu de France, le marxiste le plus radical ou le capitaliste le plus véreux, vous trouverez toujours un moyen pour qu'on vous donne la médaille de l'antisystème (souvent on se la donne soi-même).
Mettons de côté Pascal pour parler un peu d'Éric (le raciste de Reconquête). Dans une élégante prise de parole qui ferait sûrement rougir Cicéron, Éric nous explique que le Système, ce n’est pas seulement le bobo et la psychiatrie que dénonçait courageusement Pascal, c’est aussi le migrant, la mondialisation, l’union européenne et les élites. Mais Éric Zemmour, candidat et ancien auteur à succès, dit ne pas faire partie de l'élite. En fait, être antisystème, c’est être Éric Zemmour. Il n'y a pas la moindre trace de logique dans son argumentaire. Malgré ces énormités, il arrive tout de même à convaincre son électorat. Ben voyons !
Ceux qui attribuent le qualificatif “antisystème”, ou qui mettent le sujet de l’antisystémisme sur la table, ce sont avant tout les journalistes. Pourquoi des journalistes - on les sait, "chiens du Système" - n’ont aucun mal à désigner les ennemis du Système ? Car se désigner des ennemis, ce serait admettre sa propre existence. Or le Système serait sûrement plus efficace si tout le monde l’ignorait. Cela pourrait être une bêtise du Système qui serait tant pétri d’absurdité et de contradiction qu’il produirait ses propres adversaires. Les enfants du Système se retournent contre Le Système, comme les dieux qui tuèrent leur père Cronos. En réalité, il n’en est rien.
Il y a deux raisons pour lesquelles les journalistes attribuent aussi facilement l’étiquette “antisystème”. La première est que Le Système, comme on l’a vu à travers les cas Zemmour et Praud, est une chose aussi abstraite que malléable. Qu’importe qui sont vraiment vos ennemis, leur idéologie, qu’ils soient opprimés ou dominants, il suffit de dire qu’ils font partie du système pour les rendre aussitôt détestables. Il est très probable que les Zemmour - lui qui vient du monde éditorial, rappelons-le - aussi triste que cela puisse être, soient réellement convaincus que Le Système existe. Que si le monde est contre eux (et encore, ils ne sont pas si détestés que ça), c’est qu’il doit y avoir une bonne raison, et que cette raison se nomme Système. Pour un Bercoff, Le Système sera représenté par les écologistes, les wokistes, et tous les autres -istes qui ont eu le malheur d’avoir ouvert un livre dans leur vie. Pour une Salamé, Le Système, c’est ceux qui mettent une cravate et qui utilisent de longs mots. Il y autant de personnes que de Systèmes, et cela explique partiellement pourquoi il y a autant de candidats "antisystèmes".
La deuxième raison est que si pour vous il n’y a pas plus radical, plus dangereux qu’un antisystème, et que vous considérez Ruffin comme un antisystème, alors tout ce qui sera à gauche de Ruffin vous paraîtra automatiquement déraisonnable. Autrement dit, il y a un intérêt à désigner des antisystèmes : tuer la radicalité dans l'œuf, et ce sans une fois mentionner la radicalité en question. Bien sûr, ceux qui se disent "antisystèmes" ou qui se voient accolés à cette étiquette de force ne sont en rien des radicaux. Un radical ne perd pas son temps à faire campagne ou à traîner sur les plateaux télé. C'est en fait la radicalité telle qu'elle demeure dans l'imaginaire commun qui est attaquée, à savoir un réformisme moins conciliant avec les riches, un retour à l'État-Providence, ou une simple dénazification de la police. Une radicalité molle. Rappelons au passage qu'être radical, c'est s'attaquer à la racine du problème, traiter la maladie et pas seulement les symptômes. Mais les éditorialistes n'auraient plus de métier si on arrêtait cinq secondes de parler de faits divers pour se concentrer sur les vrais problèmes, les problèmes structurels.
En parlant de Système, sans jamais désigner une idéologie claire, l’idéologie dominante aura toujours pignon sur rue, car elle pourra se dire autant antisystème que les autres. C’est pourquoi Pascal Praud aime tant dénoncer les sbires du Système. Cela lui laisse une marge de manœuvre considérable pour l’expression de son islamophobie, et lui donne des airs de contestataire rebelle qu’il n’aurait pas autrement. Quand il reçoit Bardella sur son plateau, et qu’il l’accuse d’être aimé par Le Système parce qu’il avait promu son livre dans “Quelle époque !” avec Léa Salamé, Praud fait comme s'il était en marge de l'idéologie dominante, alors qu’il est assurément la personnalité la plus conservatrice et droitarde de ce début de siècle. On comprend alors un peu mieux (ou pas) pourquoi il a osé se dire "anarchiste" : il pense qu'être anarchiste, c'est être le miroir de Léa Salamé.

On peut dire en résumé que si les journalistes ont l'"antisystème" facile, c'est d'une part parce que c'est une expression presque pulsionnelle d'une pensée très confuse, et d'autre part une arme de légitimation de la domination, ou de déligitimation des éventuelles résistances à cette domination (même si elles ne font pas grand bruit ces temps-ci).
III) Les nombrilistes et les spectateurs
Nous pouvons distinguer deux types d'antisystème.
Les premiers sont des nombrilistes, des personnalités publiques qui sont suffisamment connues pour pouvoir faire l'objet d'une éventuelle censure ou résistance de la part du Système qu'ils pensent combattre. Nous reprenons ici l'idée très pertinente de Christophe Mincke (voir L'antisystémisme est un nombrilisme, article paru dans la Revue Nouvelle) :
"L’antisystémisme n’est pas un horizon pour l’action, il ne nécessite pas de programme, il n’exige que d’être incarné. Il est un nombrilisme." Pour nous, l'essentiel est dit.
Nous avons déjà souligné la dimension vague et malléable de l'antisystémisme. Mais Mincke fait bien de rajouter que si l'antisystémisme ne désigne rien de concret, il faut quand même qu'il soit visible, qu'il ait un visage, ou en l'occurrence une infinité de visages différents. Chacune de ses incarnations médiatiques se voit comme le nouveau messie. Un jour, c'est Mélenchon qui dénonce le Système, qui lui répond à travers Benjamin Duhamel, puis c'est au au tour de Finkielkraut de dénoncer le Système incarné par les universitaires qui portent le discrédit sur le métier de journalisme, universitaires qui ont baigné dans une sociologie bourdieusienne qui s'oppose, bien sûr, au Système. C'est l'histoire sans fin, la guerre éternelle au sein d'un Système dont on ne perçoit que le nom.
Il faudrait également rappeler à quelle caste sociale appartient la bande des nombrilistes. Dans un monde égalitaire, peut-être que tout le monde serait un nombriliste en puissance, un individu qui attendrait qu'un micro lui soit tendu pour appeler ses semblables dans une lutte antisystème. Mais on ne tend pas des micros à n'importe qui dans notre monde. On les tend à la classe dirigeante, c'est-à-dire, pour reprendre la définition de Raymond Aron (qu'on taxera difficilement de gauchiste), la classe qui a une influence directe ou indirecte sur la classe politique. La classe dirigeante inclut bien sûr la classe politique elle-même, dans la mesure où elle se transforme à travers ses propres conflits partisans (entre partis et au sein des partis). Mais elle inclut aussi la bourgeoisie la plus influente, comme les chefs d'entreprise ou les milliardaires, la caste médiatique, les syndicats, ou même la mafia.
L'entiereté de la classe dirigeante, qui brille avant tout par son grand capital économique, social et culturel, regroupe des individus qui ont d'abord en commun le fait de pouvoir influencer les décisions d'un gouvernement et de représentants politiques, mais aussi le fait de ne pas être fâché avec l'antisystémisme. Si on ose franchir ce pas (et on ose), on dirait même que l'antisystémisme est leur fond de commerce.
Ceux-là qui crient "rejoignez moi contre le Système !" sont en fait les avatars d'un antisystémisme actif. Cet antisystémisme actif est, au fond, uniquement performatif : si plus personne ne se dit antisystème, l'intégralité de l'antisystémisme s'effondre. Mais l'antisystémisme ne se réduit pas qu'à sa dimension active. Les antisystèmes actifs ne parlent pas dans le vent, ils s'adressent à des personnes. Ces personnes, ce sont les spectateurs, soit les antisystèmes passifs.

Imaginons regarder un débat politique parmi tant d'autres, et que l'un des deux jouteurs lâche le mot "Système", comme ça, sans prévenir. Réflexe animal : on va mettre du signifié sur ce signe. On va interpréter. On va chercher ce qui se cache derrière le mot "Système". Et c'est là que la magie opère. Peu importe notre bord politique, on est contre un certain système. Même si on est abstentionniste, sans parti ni patrie, on est quelque part, dans une certaine situation économique, et on aura sûrement quelque chose à penser du Système. Il suffit alors que d'autres mots déclencheurs ne soient pas prononcés par le politique, comme "capitalisme", "libéralisme" ou "socialisme", pour que nous soyons transformés malgré nous en antisystème.
Sans le vouloir, en effet, nous nous pensons "antisystèmes". Nous pensons jouer contre un grand adversaire, le Système, qui ne ferait que pourrir notre individualité. Mais ce qui la pourrit réellement, c'est précisément le mirage de l'antisystémisme, la gangrène de la prétention à l'exceptionnalité. De la même manière que nous ne rencontrons jamais le Système, ce polymorphe, nous ne voyons pas d'avantage d'autres antisystèmes autour de nous. Au mieux, ils résistent à la propragande de l'idéologie (quelle qu'elle soit), mais ils ne sont pas comme nous. Nous, nous avons la vision. C'est ce qui nous distinngue des antisystèmes actifs : ce sont eux qui décernent les médailles, qui sâcrent les antisystèmes. Un antisystème passif se croît seul, tandis qu'un antisystème actif croît emmener toute une foule dans sa sainte croisade.
(C'est d'ailleurs pour cette raison que le cas de Pascal est intéressant : c'est un antisystème passif qui essaye, avec beaucoup de ridicule, de s'élever en antisystème actif, de devenir une star de la rébellion fasciste.)
C'est quand nous reconnaissons que le Système existe que nous nous retournons contre lui, et que nous devenons plus réceptifs à toutes les propositions pour s'en débarrasser. C'est en cela que l'antisystème passif est spectateur. Il n'est pas seulement face à un écran de télévision, il est surtout spectateur de ses propres idées, en tant qu'il reconnaît l'existence d'un Système sans qu'il ait consenti à le faire. Mais le Système n'existe pas, nous ne nous retournons que sur nous même.
IV) L'étalon vide suprême
Il est important de préciser que l'antisystémisme n'est pas une simple tactique rhétorique. Il n'est pas équivalent à un "populisme", où dès qu'on entendrait le mot "peuple", on se sentirait peuple et on chercherait l'anti-peuple. En effet, cela tient à une différence subtile mais néanmoins essentielle que l'antisystémisme est bien supérieure à toute autre forme de sophisme. Cette différence tient dans la désignation, le nombre. Quand on dit "je suis pour le peuple, contrairement aux autres", on n'entend pas "le" peuple. On entend "notre" peuple. Il est évident qu'un candidat ou autre ne sera que très rarement pour tous les peuples du monde à la fois. "Le peuple doit regagner le pouvoir", cela ne signifie pas forcément un internationalisme, une opposition à l'entièreté de la classe politique. Très souvent, cela veut dire "ce" peuple, soit "les citoyens de "ce" territoire ont un droit à la décision".
Même les anarchistes et les communistes se méfient du mot "peuple", car c'est une catégorie abstraite, un fourre-tout. Un peuple peut tout aussi bien être une commune de quelques centaines d'habitants qu'une métropole où, durant la journée, on ne voit jamais deux fois le même visage. C'est tout aussi bien la majorité, tout le monde, qu'un point parmi tant d'autres sur une carte.
"Car « le peuple » n’existe pas. Ce qui existe ce sont des figures diverses, voire antagoniques du peuple, des figures construites en privilégiant certains modes de rassemblement, certains traits distinctifs, certaines capacités ou incapacités : peuple ethnique défini par la communauté de la terre ou du sang ; peuple-troupeau veillé par les bons pasteurs ; peuple démocratique mettant en oeuvre la compétence de ceux qui n’ont aucune compétence particulière ; peuple ignorant que les oligarques tiennent à distance, etc."
Jacques Rancière, "L'introuvable populisme", texte paru dans Qu'est-ce qu'un peuple ? (2016) aux éditions La Fabrique
"Le" peuple renvoie comme "le" Système à une fausse généralité, mais le premier est loin d'être aussi polymorphe que le second. Dès qu'on entend "peuple", parce que cela renvoie à des personnes, des groupes sociaux ou à un seul, on est restreint dans notre interprétation. Même en pensant à l'humanité toute entière, on exclurait sans doute les animaux ou les végétaux dans notre représentation. On ne s'intéresserait pas à des concepts abstraits ou à des idéologies. Ce qui n'est pas le cas quand on entend "système", car tout est système.
Rigoureusement, un système n'est qu'un ensemble de liaisons, et n'est même pas forcément organisé. Une perception, une réflexion de lumière entre un sujet et un objet, peut être considérée comme un système au même titre que la totalité de l'univers. Il n'y a pas plus généralisant et abstrait que le mot "système". Praud nous a montré par sa bêtise stupéfiante que le Système pouvait englober à la fois un événement historique, la dépouille d'un révolutionnaire et une discipline scientifique. C'est la foire aux liens, le chamboule-tout de la causalité. Employé en un sens politique, ce mot suffit à faire dresser les oreilles de quiconque reconnaissant au moins quelques liens entre quelques personnes, ou quelques idées dans le champ politique. Il suffit d'un lien pour qu'il y ait système. Et c'est peut-être l'un des rares mots qui arrive à englober à la fois l'immatériel, des idées, et le matériel, des corps humains ou inertes. C'est pourquoi l'antisystémisme prend racine aussi facilement : c'est le zéro absolu, l'abstraction par excellence, le Saint Graal du concept creux et fédérateur. Il se construit sur la lutte contre le Système, un tout, donc sur un rien.
Deleuze appelait ces ensembles creux des "étalons vides". L'étalon vide, c'est simplement ce qui rassemble la majorité pour elle-même, en étant son point de repère, son phare. Le but de l'étalon vide n'est pas de pousser à l'action ou à la conscientisation, mais de rassembler pour rassembler. L'étalon vide, c'est l'objet de la majorité pour la majorité, ce qui tue le "devenir-minoritaire" (concept un peu prise-de-tête dont nous ne parlerons pas ici). Peut-on rêver d'un meilleur étalon vide quand on a le mot "antisystème" ? Absolument tout le monde y trouve son compte, tout le monde y voit un combat à mener, et surtout, tout le monde se voit comme minoritaire. Mais c'est le comble du minoritaire de penser que sa singularité, son unicité, est elle-même singulière. Comme si chaque personne était un atome complètement autonome, irréductible, indivisible et faisant son petit bonhomme de chemin dans un monde écrasant : le Système. Il n'en est évidemment rien. La fable de l'homme atomique, entièrement responsable et libre de ses représentations, c'est la fable que nous raconte la droite depuis bien longtemps pour nous endormir.

Il est intéressant de noter que pour parler d'étalon vide, Deleuze prenait comme exemple l'homme occidental, adulte, blanc citoyen de la ville et hétérosexuel. Il est certain qu'en occident, cette abstraction a encore bonne presse. Mais si on voulait trouver un étalon qui rassemble entièrement dans la division, qui unifie dans la séparation la plus totale et la plus folle, autrement dit par delà les cultures et tous les modèles de société imaginables, l'antisystémisme nous semble être un parfait candidat pour incarner cet étalon suprême.
V) La gauche ne sera jamais "antisystème"
Ce qui nous amène au point le plus important, la raison pour laquelle il est essentiel de faire le procès des antisystèmes. Aucun antisystème, actif ou passif, revendiqué ou l'étant malgré lui, ne peut se dire de gauche. C'est une contradiction dans les termes. On ne part jamais du point de vue individuel quand on est de gauche, bien au contraire, et le schéma antisystémique s'écroule complètement sans ses antisystèmes actifs, comme nous l'avons montré plus tôt. Quand on est de gauche, disait encore Deleuze, on pense le monde d'abord, la société ensuite, puis ses proches, et enfin soi-même. Être de gauche, "c'est percevoir le pourtour". Et ceci n'est en aucun cas un altruisme vague, un résidu de charité chrétienne ou autre démarche naïvement louée en société.
C'est une nécessité pour l'analyse. Si on part des individus pour comprendre les problèmes de notre temps, on commencera à dire que le problème n'est pas le capitalisme, mais simplement Bernard Arnault. Il faut, à l'inverse, objectiver les structures de domination, montrer comment elles sont régulières, tangibles et diablement contradictoires en tant que structures. Dans l'analyse critique, il ne faut pas noyer les structures dans la mélasse d'un "Système" homogène qui nous glisse entre les doigts dès qu'on le regarde d'un peu plus près. Et c'est avec une analyse critique, purgée de l'antisystémisme, que la question de l'émancipation individuelle peut être posée dans les bons termes.

Ainsi, la gauche ne doit pas surfer sur la vague de l'antisystémisme si elle veut rester de gauche en substance. Ce n'est pas un procédé rhétorique qui amènerait le réactionnaire sur la place du marché à se dire "peut-être que le Système est la cause de mes problèmes, pas les immigrés ?", et qu'il y aurait juste à saupoudrer cet antisystémisme d'une pincée d'anticapitalisme pour créer un nouveau radical de gauche. Ce que le militant de gauche ignore quand il parle du Système à quelqu'un d'autre, c'est que ce quelqu'un d'autre sait déjà ce qu'est le Système, parce que c'est n'importe quoi. Il aura déjà des images, des idées, et même des solutions pour réduire à néant le Système, alors qu'est-ce qu'un économiste barbu pourrait lui apporter pour compléter son analyse ? Surtout que, rappelons le, l'antisystème passif ce croît seul dans sa lutte. Le ramener dans son imaginaire du Système, c'est le faire revenir à la case départ : Lui, contre le Système. Alors à moins d'être un gourou de compétition et de désirer créer de jolies petits cultes de la personnalité - pour toute autre personne saine d'esprit - le champ du Système est toujours un terrain miné.
Il faut faire tout le contraire : nommer l'État, nommer le capitalisme, nommer le patriarcat, nommer le racisme, et expliquer les liens que toutes ses structures entretiennent, sans appeler ça le "Système" pour ne pas revenir à la case "Mais c'est quoi le Système ?". On nous répond que tout ça n'existe pas ? Que "domination" n'est pas un terme objectif ? Que les luttes sont seulement dans la tête ? Ce genre de réponse est courante, car on a tendance à étiqueter "idéologie" les idées qui vont contre notre propre idéologie, sans comprendre qu'il y a des idéologies beaucoup mieux fondées que d'autres. Pour autant, malgré cette confusion persistante, il faut continuer de nommer.
Comme le rappelait si bien Jean Grave : "La besogne révolutionnaire consiste d'abord à fourrer des idées dans la tête des individus". C'est une besogne, un effort de longue haleine, et parler du "Système" ne nous aide absolument pas dans notre tâche. On ne parle plus de structures aux individus à travers l'antisystémisme, on ne fait que parler de Système à des antisystèmes. Il faut fourrer des idées, mais pas des chimères. Ne soyons plus comme Pascal, et rejetons une bonne fois pour toute ce mot ("Le Système", au singulier démonstratif) de notre vocabulaire.






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