Un abîme entre le présent et la justice
- Cavalier

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Nous sommes si loin d'un monde idéal que nous ne savons même plus ce qu'est la justice ou la vérité.

C'est dans un monde injuste et totalement irrationnel que le révolutionnaire doit faire son petit bonhomme de chemin, affrontant les chiens de l'État et les serpents du Capital. Comment ne pas se croire fou, à parler d'autogestion et de communisme, quand on contemple l'abîme qui se trouve entre ce qui nous semble juste, nécessaire, et ce qui est ? Ce chemin à parcourir ressemble plus à un marécage sans fond qu'à une plaine bien dégagée. Les socialistes d'antan désespéraient déjà, à l'époque où "socialisme" rimait avec "communisme", en voyant la forme absurde que prenait le monde modelé par les dominants des XIXe et XXe siècles. S'ils étaient encore vivants, ils iraient sûrement se chercher un notaire, une grange, un tabouret et une corde. Mais peut-être est-ce là un jugement trop hâtif. Le camp de l'émancipation, la gauche, n'a jamais manqué de persévérance.
Alors que tout le monde rêve de liberté, tout le monde en est factuellement privé. Chaque secteur de la vie quotidienne est devenu mécanique, dépourvu de raison et drainé de toute joie. L'art est marchandise, le travail est marchandise, le savoir est marchandise; même le sexe est marchandise. Ce qu'on nomme de nos jours "justice" n'est qu'un appareil de punitions et de jugements, aux mains d'une caste qui n'existe qu'à travers l'injustice. Tout se dissout dans l'abstraction des "droits" et des "valeurs" : on condamne des guerres illégales sous prétexte qu'elles sont illégales. On parle de "légitimité" au sujet d'une classe dominante qui a imposé à la société entière, par la force et la manipulation, ce qui pouvait être légitime ou non. On défend une pseudo-démocratie qui ne se maintient en vie qu'à travers un étatisme brutal, une dictat policière et, surtout, une croyance inépuisable au mythe de "l'homme providentiel".
S'il est souvent dit qu'une démocratie directe, internationale et communiste, n'est qu'un rêve utopique, c'est précisément parce que nous vivons dans un cauchemar. Il ne faut pas changer ses désirs pour les accommoder à l'ordre du monde, mais comprendre, sans rire ni pleurer, que l'ordre du monde est en total contradiction avec les aspirations humaines les plus élémentaires. Tout est trop lent quand on veut un monde libéré de la domination... Mais quel autre monde pourrions-nous désirer ? Il faut faire l'inventaire de ces contradictions, et montrer qu'elles le sont en les opposant à la nécessité que la logique, alliée à une expérience commune de la vie humaine, découvre en suivant ses propres règles. Il ne peut pas y avoir d'accumulation capitaliste à l'infini dans un monde fini, c'est un non-sens. Il ne peut pas y avoir d'autorité étatique dans un monde où nous pouvons nous organiser plus efficacement, sans chef et sans contrainte. Ou il faut abandonner le principe de non-contradiction, et souffrir pour l'éternité de l'irrationalité qui nous entoure, ou il faut réaliser ce qui est nécessaire, faire émerger quelque chose de nouveau. "Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à venir, et de ce clair-obscur surgissent les monstres." Ces mots résonnent encore plus fortement aujourd'hui, en ce temps où l'horizon révolutionnaire n'est même plus discernable.
L'abîme se creuse de plus en plus avec le temps. Au lieu de construire une société glorieuse, égalitaire et rationnelle, nous en sommes à espérer que les nouveaux fascismes se fassent plus gentils que les précédents. Comme si on était face à une forêt en feu, espérant que la terre déjà brûlée empêche la propagation. Cet état de passivité produit inévitablement un sentiment d'impuissance. On voit le mur de flammes en face de nous, on se sent tout petit. Et c'est un sentiment tout à fait naturel. Il n'y a pas à avoir honte, car contempler une chose brûler alors qu'il pouvait en être autrement n'a jamais renforcé qui que ce soit.
"Mais rien ne traduisait ce présent sans issue et sans repos comme l'ancienne phrase qui revient intégralement sur elle-même, étant construite lettre par lettre comme un labyrinthe dont on ne peut sortir, de sorte qu'elle accorde si parfaitement la forme et le contenu de la perdition : In girum imus nocte et consumimur igni. Nous tournons en rond dans la nuit, et nous sommes dévorés par le feu."
Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni (1978)
Concrètement, que faire face à ce constat accablant ? Mourir dans un trou ? On pourrait appeler, comme beaucoup d'autres de notre camp et qui ne manquent pas de vaillance, à faire des choses dès maintenant. Aller rencontrer son voisinage, se syndiquer, écrire et produire en dehors des lignes tracées par le capitalisme. Oui, on y pense parfois. Mais la réalité est qu'il ne suffit pas de "prendre conscience" des absurdités et des atrocités du monde, avec le regard fin et serein d'un vieux théoricien barbu, pour entamer une certaine transformation du monde. Car, en effet, "il s'agit maintenant de le transformer", selon les mots du jeune Marx. Mais ce "maintenant" tarde à venir, et ce n'est pas sans raison.
Il ne faut pas s'étonner du fait que la besogne révolutionnaire soit une tâche de longue haleine. Élisée Reclus rappelait avec justesse que la révolution soudaine, instantanée, n'était possible qu'après avoir côtoyé sa sœur jumelle, l'évolution. Il faut du temps pour que les idées maturent dans les esprits, et que les affects nocifs s'évanouissent dans les cœurs. Un autre anarchiste, Jean Grave, compléta la pensée de Reclus en posant comme principale tâche du mouvement révolutionnaire l'action de "fourrer des idées dans la tête des individus". Avant d'appeler à agir, avant de secouer les masses ou les individus qui nous sont chers, il faut leur parler. Ce travail de maturation des idées est indispensable pour deux raisons précises.
La première découle du fait que l'anarchiste part du principe que chacun doit se gouverner soi-même, suivant son propre mouvement et sa raison. Il ne peut donc pas commander ses semblables, il ne peut que les aider à s'émanciper. Appeler à sortir et à militer, encourager à prendre des risques, c'est aller trop vite en besogne : les gens sortiront quand ils trouveront eux-mêmes la nécessité de sortir. Sans cette longue conscientisation individuelle, qui ne être précipitée, tout appel à agir est un coup d'épée dans l'eau. La deuxième raison est que, même si l'individu ne peut qu'agir réellement selon son propre mouvement, il ne peut être mis en mouvement tout seul. C'est par l'entraide, par la puissance collective que l'individu grandit. Le travail de diffusion des idées, l'effort propagandiste qui caractérise tant l'anarchisme, a pour principal objectif de faire tomber nos attachements envers le vieux monde. La parodie, le détournement et l'art en général sont nos meilleures armes dans cette mission : il n'y a qu'un affect plus grand, envers quelque chose de plus grand, qui puisse remplacer un autre affect. Alors que nous manquons cruellement de moyens matériels pour magnifier cette propagande, il nous faut faire mieux que tous les dominants réunis. On n'a pas le cul sorti des ronces.
Capitalisme, racisme, étatisme et patriarcat jouent de concert pour faire taire les individualités qui éclosent ici et là. C'est une dépossession organisée, la grande entreprise de la division. En travaillant, en se perdant dans des romances de cinéma, en se prostituant à la vérité, l'individu est lentement ponctionné de son temps et de sa puissance d'agir. Pas de politique pour l'ouvrier, pas d'entraide pour le gratte-papier, pas de joie pour l'artiste. Nous devons trouver notre puissance ailleurs, mais il n'y a plus d'ailleurs. Et nous perdons de plus en plus la puissance de créer cet ailleurs. Fort heureusement, il existe encore des moyens de regagner cette puissance. L'entraide n'est pas proscrite ou impossible, elle est simplement invisible. Dans de nombreuses familles, les liens de la réciprocité et de la solidarité sont encore assez solides pour incarner un soutien, et potentiellement une force politique. Dans de nombreux cercles d'amis, la fidélité et l'amour sont encore des choses qui comptent et qui nous élèvent. Il y a une socialité primaire, une organisation "instinctive" (en un sens général) des individus qui est toujours le dernier rempart face à la domination; c'est d'ailleurs cette socialité que les dominants ne pourront jamais dominer.

Ainsi, peut-être faudrait-il éviter la contemplation. Non pas se mettre des œillères, être aveugle face à une souffrance qui est pourtant bien réelle. Non, il serait plutôt question de remplacer la passivité par l'activité, de se mettre en mouvement au lieu d'espérer. Dans l'espace qui nous est imposé, dans les filets de la domination, notre marge de manœuvre reste faible mais pas inexistante. Comme dit plus tôt - mais on ne le répétera jamais assez :
Il faut d'abord faire murir les idées, et ce n'est que par l'émancipation individuelle, par le collectif, que nous récolterons les fruits de la révolution.
Il faut rester lucide sur la situation : aucune âme révolutionnaire n'est responsable de sa propre impuissance. Croire le contraire, c'est ravaler les couleuvres de la méritocratie et de l'individualisme le plus crasse. La révolution sociale sera faite par un corps social révolutionnaire, pas par une poignée d'individus éclairés ("illuminés" serait un terme plus adéquat). Cette ligne directive, qui n'a rien d'un doux rêve, est ce qui nous distingue des autoritaires, des apôtres du despotisme pseudo-prolétarien. Mais pour que cela puisse arriver, il faut bien poser et respecter les lignes que la classe dominante a elle-même tracées. Les bourgeois et la police ne sont pas nos amis; il est évident que peu de révolutionnaires seront choqués face à cette affirmation. Il est cependant moins évident de rappeler que la classe politique est elle aussi notre ennemie mortelle. Pas l'ennemi du "peuple", cette abstraction nébuleuse, mais l'ennemi de l'individu. Les cris de Kronstadt, de la Commune de Paris, et de toutes les révolutions libertaires qui ont été réduites en cendre par les forces dominantes résonnent encore dans les couloirs de l'histoire.
Le corps social doit regagner de la force, de la même manière qu'un nuage de poussières dans le vide se structure en étoile avec le temps. Tout ce qu'il nous faut, c'est du temps et de la solidarité. Et nous anticipons ce qui nous sera reproché. Ne rien faire pour combattre les injustices actuelles ? Ne pas jamais jouer le jeu de l'État, même pour des causes justes ? Et nous répondrons que les potentielles "victoires" qui découleront de ces combats seront au mieux des pansements provisoires, qui seront arrachés par le premier fasciste venu, ou au pire, des provocations qui entraineront une répression évitable. Nous l'affirmons sans peur du jugement : les gains remportés par les élections ou les luttes autorisées ne sont que des miettes. C'est en pensant que la politique se joue sur ce terrain que l'abîme se creuse toujours plus.
Les tacticiens du présent, de l'immédiateté et de la légalité doivent laisser place à une génération de stratèges du temps long. C'est en précipitant la lutte qu'elle s'effrite avant même d'avoir touché sa cible. Les débats idéologiques ne sont pas des "querelles", des affaires de militants trop absorbés par les livres. Ils sont la manifestation d'un cruel manque d'unité du prolétariat. Où voulons-nous aller ? Qu'est-ce qui est juste, nécessaire ? Si on juge qu'il est incapable de trouver un consensus sur ces questions, alors la lutte est perdue d'avance. Mais ce n'est pas notre opinion. La vérité ne change pas toutes les semaines, elle existe, et elle est atteignable. Tout individu a les clés en mains pour comprendre que sa propre liberté est impossible sans le soutien du collectif, ou que la domination n'est jamais dans son intérêt, qu'importe ses formes. Ces vérités, il peut en trouver certaines par ses propres moyens. Mais sans puissance, sans aide extérieure, sans solidarité, il est absurde d'espérer que, spontanément, il rejoindra la lutte révolutionnaire. Le mouvement doit rallier et s'auto-constituer, s'étendre et se condenser dans l'unité. Il doit se construire sur le temps long, sur des fondements solides, et non sur des compromissions avec la classe dominante.






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